Depuis plusieurs mois, une inscription intrigue les Sévriens sur un panneau installé à proximité du pont que la municipalité projette de démolir dans le cadre du projet « Cœur de Sèvres ».
« La parenthèse ».
Officiellement, c’est le nom donné à l’installation provisoire censée accompagner les travaux et faire patienter les habitants dans l’attente du nouveau marché imaginé par la municipalité sortante.
Mais à bien y réfléchir, l’expression pourrait désigner tout autre chose : le premier tour de l’élection municipale.
Car le projet « Cœur de Sèvres » fait couler tellement d’encre qu’il est devenu l’un des principaux enjeux de la campagne en cours.
Le 15 mars prochain, cinq listes devraient se présenter aux suffrages des Sévriens : celle du maire sortant, celle des Verts et des Socialistes, celle de La France insoumise, ainsi que deux listes non affiliées à des partis.
La première de ces deux listes – « Réveiller Sèvres » – est conduite par Denis Moron, qui avait obtenu 9,9 % des voix lors de l’élection municipale de 2020. Elle s’est construite sur l’opposition au projet municipal et rassemble notamment plusieurs anciens membres de la majorité sortante.
La seconde est portée par un commerçant de la ville, signe de la défiance que suscite le projet « Cœur de Sèvres » jusque dans le tissu économique local.
À première vue, cette multiplication des listes pourrait sembler favorable au maire sortant. Dans les élections municipales, la division de l’opposition constitue souvent un avantage mécanique pour l’équipe en place.
Mais la situation sévrienne est un peu plus subtile.
Car le risque d’une triangulaire au second tour devient de plus en plus plausible.
La clé de l’élection pourrait alors être le niveau atteint par Denis Moron au premier tour. Si le projet très contesté de démolition du pont provoque une réaction de rejet chez les électeurs, la liste « Réveiller Sèvres » pourrait obtenir un score proche de celui du maire sortant.
Si la campagne se cristallise réellement autour du pont, un score dépassant 25 % pour la liste Moron pourrait créer les conditions d’un second tour particulièrement ouvert.
Bien sûr, un maire sortant conserve toujours un avantage structurel dans une élection municipale.
Mais l’histoire électorale montre aussi que lorsque plusieurs facteurs se conjuguent — dissidence interne, sujet urbain conflictuel et fragmentation de l’opposition — une dynamique inattendue peut se créer.
Entre les deux tours, les listes ayant obtenu au moins 5 % des suffrages peuvent fusionner avec celles qualifiées pour le second tour, et seules celles dépassant 10 % peuvent s’y maintenir.
Le scénario le plus probable laisserait alors en lice trois listes : celle du maire sortant, celle des Verts et Socialistes, et celle conduite par Denis Moron.
Le résultat du premier tour serait encore plus inquiétant pour l’équipe sortante si Denis Moron parvenait à dépasser le maire. La triangulaire deviendrait alors particulièrement serrée.
Car dans une triangulaire municipale, il suffit d’arriver en tête — même sans majorité absolue — pour remporter l’élection.
Et si la campagne de second tour continuait de tourner autour du pont, il n’est pas impossible qu’une partie des électeurs hostiles au projet, y compris à gauche, choisisse la liste « Réveiller Sèvres » dans une logique de vote utile contre le maire sortant.
Et c’est là que la campagne peut basculer.
Cela explique sans doute pourquoi le maire a choisi d’attaquer frontalement cette liste dans son tract intitulé « Les fausses promesses de l’opposition ».
En politique municipale, un maire expérimenté identifie toujours son adversaire réel — pas forcément celui qui lui est le plus opposé idéologiquement.
À l’évidence, le maire semble avoir fait ce constat :
la gauche ne peut pas gagner seule… mais Denis Moron peut capter une partie de son électorat.
Les trois ingrédients d’un possible décrochage de l’équipe sortante seraient alors réunis :
- la division de la gauche ;
- une dissidence au sein de la majorité municipale ;
- un enjeu local symbolique doublé d’un sujet urbain conflictuel : la démolition annoncée du pont.
Dans ces conditions, la mécanique bien connue des municipales — fusions de listes, reports de voix et vote utile — pourrait faire le reste.
Si Denis Moron arrivait en tête au premier tour, la dynamique pourrait même s’inverser brutalement.
Difficile toutefois de faire un pronostic à ce stade.
Une chose est sûre : l’élection est beaucoup plus ouverte qu’il n’y paraît.
Le soir du 15 mars, les Sévriens diront si Denis Moron apparaît réellement comme le seul capable de battre le maire sortant.
On saura alors si cette fameuse « parenthèse » n’était qu’un nom de chantier…
ou le moment où la parenthèse politique ouverte par la municipalité actuelle a commencé à se refermer.

Bernard FONTAINE








